Cette histoire est celle d'une fillette. Elle aime bien faire ses devoirs, dans la cuisine, avec sa maman. Elle est très forte en orthographe. Elle lit et écrit bien mais a toujours du mal à comprendre en calcul.

Ce soir, Il est rentré du travail, sans leur parler, sans les regarder, elle et sa maman. Comme d'habitude, elles sont discrètes. Peut-être que ce soir il ne se passera rien. Au menu c'est artichauts. Mais l'orage approche. Et les ombres s'agitent. Alors la fillette s'évade. Elle pense à sa sœur, à son frère qui sont partis. Elle pense à sa douce grand-mère qui jardine. Elle pense à la glace fraise chocolat qu'elle mangera à la fête du village. Les doigts vissés dans les oreilles et les yeux fermés fort, elle attend que la tempête passe.

Un jour, elle y croit, elle partira. Elle ira dans sa maison. Elle aura des amis, un amoureux, un métier. Elle y arrivera. Un jour, la vie sera belle.

Le texte à la première personne du singulier nous immerge dans la situation insoutenable qu'elle vit. On subit par le regard de Jeanne une violence dont l'intensité croît au fil de l'album. C'est une soirée qui n'est malheureusement pas une exception dans la vie de Jeanne ; elle reconnait les indices qui indiquent que cela va déraper et prévient sa maman en lui "parlant" dans sa tête.

Les Artichauts est un album délicat et tout en retenue qui permet d'aborder de manière subtile la violence au sein du couple et son impact sur les enfants. Le texte, simple et puissant, est construit de phrases courtes et percutantes, formulées par l'enfant. L'alternance des situations de violence, aux dessins sombres, et des rêves de l'enfant, aux illustrations lumineuses, est habile. On est centré sur la fillette : ses ressentis, ses pensées, ses émotions. Elle passe par des moments de joie, avec sa maman et dans ses espoirs ; par des moments de tristesse ; par des moments de colère quand elle s'imagine aller chercher son frère ; par des moments de peur, quand Il s'emporte, sous un prétexte inconnu, peut-être les artichauts.
Elle rêve son bonheur, s'évade par la pensée ; son besoin d'ailleurs, dans des situations apaisées, laisse présager un après, une vie qui peut redevenir belle. Un voyage immobile qui la "sauve". Elle trouve en elle les ressources pour construire son futur, plein d'espoir. Pour preuve, sur chaque page, un élément vert donne espoir, à l'image de la voile de la coquille de noix tourmentée par les vagues, qui porte Jeanne vers son avenir.

La douceur des illustrations au pastel tranche avec la violence du propos qui est suggérée plus que dessinée. Il se dégage de la légèreté et de la pudeur de l'ensemble.

Le titre choisi m'a intrigué et m'intrigue toujours. Voici mon analyse très personnelle, peut-être erronée, mais j'ose. Au centre de l'artichaut, il y a un cœur fragile, sensible. Caché par plusieurs épaisseurs de feuilles, il n'est pas visible. S'il est abîmé, on ne le voit pas de l'extérieur. Le sien, Jeanne le coupe en petits morceaux pour les personnes qu'elle aime, mais pas pour Lui.
Les regards baissés de Jeanne et sa maman m'ont réellement ému. L'expression triste du visage de la fillette exprime toute la douleur qui l'habite.

A l'école, cette histoire à hauteur d'enfant peut permettre à des enfants concernés de se projeter et d'oser en parler à quelqu'un, pour ne pas s'enfermer dans le silence. Cela peut être le déclencheur d'échanges sur les autres violences domestiques et les autres violences en général.

Le sujet, grave, est traité sans jugement ou parti pris. Un court dossier en fin d'ouvrage donne des éclairages sur ce phénomène en expliquant ce que sont la loi du silence et la loi du plus fort. Cela peut aider à trouver les mots avec un élève qui nous ferait part de sa souffrance.
Un numéro de téléphone : Allo enfance en danger / 119.


Selon les estimations mondiales de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé), 35% des femmes, soit plus d'une  femme sur trois, indiquent avoir été exposées à des violences physiques ou  sexuelles de la part de leur partenaire intime ou de quelqu’un d’autre au cours de leur vie. Selon une étude du MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains), en France en 2017, 219 000 femmes majeures déclarent avoir été victimes de violences  physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année. Moins d’une victime sur cinq déclare avoir déposé plainte.
Ces chiffres ne laissent pas de place au doute : parmi les enfants de nos classes, certains sont concernés, forcément.

Je vous conseille enfin de visualiser un poignant court-métrage pour mieux appréhender le sujet. Sur  le site du Secrétariat d'État chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations , le MIPROF  propose en effet un kit, Tom et Léna, qui traite de l’impact des violences conjugales sur les enfants, ainsi que du repérage et de la prise en charge des victimes ; il est composé du court-métrage et d'un livret d'accompagnement.
A consulter : site Stop Violence Femmes

D'autres albums abordent ce sujet. En voici deux qui me paraissent complémentaires :

Pour terminer cet article, je vous rappelle le numéro que les enfants ou bien vous enseignant(e) pouvez composer pour être écoutés, accompagnés, épaulés.